Ils ont les mains calleuses.
Les mots francs
Et le regard rempli d’une fraternelle amitié à l’égard de Maurice.
Maurice est en arrêt de travail.
Une mauvaise opération.
Mais les gars ne le laissent pas tomber.
On est mercredi après-midi et ils viennent en délégation tenir conversation à leur collégue-voisin-ami.
Ils arrivent
Un livre dans une main pour les longues journées actuelles de Maurice,
Une bouteille dans l’autre, pour les prochains jours meilleurs.
La virile camaraderie dont ils font preuve, est touchante.
Quelque chose semble les lier au-delà du fait qu’ils habitent tous la même campagne.
Mais je ne parviens pas à déceler de quelle étoffe est fait ce lien particulier.
Je cesse de vouloir comprendre,
Et je m’installe dans mon poste de prédilection : celui de l’écoute.
Ils entament une conversation que j’ai du mal à suivre…
Ils ont un accent terrible.
J’adore.
Ils parlent de poisson mort dans un bassin
De bassin qui a dû être vidé,
Pour récupérer le poisson.
De bonnes femmes débiles qui ont chialé contre la mort du poisson.
Ils parlent aussi de moustaches.
Doit-on teindre ou pas sa moustache?
Voilà une question de haute importance.
Mais une chose est certaine Maurice ne voudrait pas couper la sienne pour tout l’or du monde.
Ça non,
Sa moustache, il y tient!
Déclare-t-il,
Clouant le bec, aux jeunes blancs-becs frais rasés
Qui le haranguent du haut de leur amitié.
C’est un chaos extraordinaire qui se déploie devant moi.
On offre des bières.
Et, en faisant le tour de la table pour compter le nombre de bières que Maurice doit sortir du frigo…
On se rappelle que je suis là :
Subitement démunie, gênée.
J’aimais être invisible au milieu de leur tonitruant quotidien.
Serge, le passeur, celui qui me fait visiter avec générosité sa Corrèze et ses habitants, me sauve.
« Elle est là pour écrire sur la région. Elle vient du Québec. Elle rencontre des gens. Après elle écrit. »
N’en fallait pas plus.
Le plus jeune : Qu’est-ce qu’on lui raconte? Les gars, on lui raconte nos histoires de syndicalistes?
Le moins jeune : Houla, avec ça, elle en a pour faire trois romans!
Rire général.
Moi, l’étrangère : Vous êtes tous dans le syndicat? Dans le même syndicat? Vous travaillez tous au même endroit?
La femme de Maurice, qui arrive sur l’entre fait : Pas moi, je ne suis pas dans le syndicat. Ça me permet de les avoir à l’œil.
Moi, l’étrangère : Mais vous travaillez au même endroit?
La femme de Maurice : L’usine. Tout le monde travaille à l’usine ici. Pas compliqué.
Maurice, qui lisse sa moustache : L’usine… tiens, de ça tu pourrais parler. Parler de l’usine, c’est parler de toute l’histoire de la région. Depuis l’après-guerre jusqu’à là, aujourd’hui.
Voilà donc la nature du lien particulier qui les unit et que je ne savais saisir : celui des luttes syndicales. Celui de la résistance de l’ouvrier.
Maurice : La Marque, c’est ça qui fait vivre notre région.
Le plus jeune : Moi j’étais pas encore en âge de travailler, mais c’est l’usine qui a remonté le pays après la guerre.
Moi, l’étrangère : Qu’est-ce que vous y fabriquez?
La femme de Maurice : Des pièces de métal. Quand on a commencé là, on faisait des pièces d’armement.
Le moins jeune : Après ça été des vélos. Les Vélos Clément. Après des autos. Mais là, c’est les Américains qui ont racheté… ça a changé…
Moi, l’étrangère : Ça ne vous a jamais dérangé de fabriquer de l’armement? Vous y pensiez jamais? Que c’était quand même pour faire la guerre…
Le plus jeune : Oui, un peu. Mais y’a rien que ça dans la région. On y pensait des fois… C’est sûr. Mais c’était quoi les choix. Il n’y en avait pas. Ça fait que tu le fais, puis c’est ça…
Maurice : Les autos aussi ça tue quant à ça! Je suis sûr qu’il y a plus de morts causés par les voitures que par la guerre chaque année.
La femme de Maurice : Oui, moi aussi je pense ça. Et quand on fait du travail à la chaîne, on s’en rend pas trop compte. Nous autres on n’a jamais travaillé avec les poudres. On faisait juste la pièce! Du métal, c’est du métal. C’est pas mal plus dur de faire une pièce de voiture qu’une pour de l’armement. Moi je suis au calibrage. Pour un frein, il faut que tu sois au ¾ de centimètre. Pour l’armement, mon superviseur me disait : C’est pas grave. C’est fait pour tuer. Si c’est pas bien fait, ça explose avant, ça tue le gars qui allait tuer l’autre, ou encore, ça explose trop tard pis l’autre il est content de s’en tirer. Tandis que les voitures, faut que ce soit toujours précis. »
Moi, l’étrangère : « Et vous savez à quelle guerre cela servait? »
Maurice : C’était après la nôtre de guerre. Les pièces ne restaient pas sur le continent européen.
Le plus jeune : C’est pour les pays pauvres. Ou pour les compagnies d’armement américaines…
Le moins jeune : Autant dire la même chose…
Moi, l’étrangère : Et aujourd’hui, ce sont les Américains qui ont racheté l’usine.
Tous : Oui.
Un temps.
Serge resté muet jusque là : Ça t’intéresse l’histoire de La Marque? Quand tu reviendras je t’amènerai voir un ami; il a conservé tout ce qui concernait l’usine depuis des années. Il va ouvrir un musée en septembre. Quand tu reviens je t’y amène. Si tu veux.
Serge, toujours à se faire le médiateur. C’est beau cette façon qu’il a de témoigner son attachement à sa région en mettant les autres de l’avant. Oui, j’irai avec plaisir à ce musée de La Marque…
La journée se termine, je me réinstalle dans la voiture qui me ramène à Limoges. Côté passager. Mon accompagnatrice, et maintenant amie, Véronique conduit tout en activant sa mémoire : pour qu’on n’oublie rien. Je note tout ce qui s’est dit. Ne pas perdre une ligne de ce que Maurice et les syndicalistes nous ont raconté…
Et puis, maintenant que tout a été consigné dans mon cahier… Le silence.
Un silence lourd. Parce que chargé du sous-texte qui se cache derrière cette conversation d’après-midi aux apparences banales.
Avec l’histoire de la Marque, de ces quatre ouvriers, c’est à l’histoire du siècle moderne tout entier que nous touchons. Je ne suis pas historienne, je suis même plutôt nulle, ne sachant jamais retenir dates et faits importants. Mais cet après-midi, loin des manuels, des infos-télés et des paroles politiques, par le biais de la voix de Maurice et ses syndicalistes, je comprenais réellement ce que signifie la convergence des intérêts.
Une France d’après-guerre, désabusée, rompue, qui a besoin de refaire sa beauté, offre des emplois manufacturiers à sa population. L’énergie de la reconstruction est bonne pour le pays. Les intérêts étrangers y trouvent là main d’œuvre et cœur au ventre. Ils y investissent. Le rêve d’émancipation de la classe ouvrière nous amènera à 68. La liberté et l’appartenance à la classe moyenne s’acquièrent à coup de luttes syndicales. L’usine de Tulle ne fait exception. Maurice et ses amis sont des combats. On se bat pour son lopin de terre, pour l’éducation des générations à venir, pour la qualité de vie. C’est noble.
Pendant ce temps, les étrangers, ceux de l’autre continent, auront bien compris que cette énergie formidable peut être mise à profit. Alors, on fait rouler l’économie à coup de manufacture d’armement et de voitures. On capitalise sur les conflits du sud en leur vendant de l’armement… conflits qui ne sont pas si étranger au besoin croissant de carburant nécessaire pour faire fonctionner les voitures manufacturées au même endroit… On fait de l’argent, du gros argent, et une fois cet argent fait, nous rachetons l’usine et le savoir faire de l’étranger. Privilège du jeune continent : la superpuissance États-Unienne sait comment gagner sa partie de dominos.
Ce cours d’histoire est bien simpliste, je vous l’accorde. N’empêche que c’est tout de même un étrange sentiment que celui de sentir que de ce petit coin de jardin, à Saint-Bonnet Avalouze, cet après-midi, ce sont aux enjeux planétaires de notre société moderne que nous touchons derrière les vies simples de ces hommes au cœur militant.
Vaste petit monde que nous habitons…
Souhaitons que la force de la simplicité,
Et les luttes pour la fraternité
Emporteront le combat pour l’avenir
Dans lequel nous sommes engagés.
*
Message édité le 8 octobre 2008
Ma deuxième visite en Corrèze m’amène du côté de l’âge. Je rencontre deux vieilles dames extraordinaires. En sol français tout le monde dit : « des mamies », pour désigner les vieilles dames.« T’as vu la mamie qui traverse la rue? », « Tu connais la Mamie qui habite cette maison? », « Tu as rencontré la Mamie du village? »





