Archives de Tag: marcelle Dubois

HABITER LES TERRES – 3

9 juil
MAURICE ET LES SYNDICALISTES

Ils ont les mains calleuses.
Les mots francs
Et le regard rempli d’une fraternelle amitié à l’égard de Maurice.
Maurice est en arrêt de travail.
Une mauvaise opération.
Mais les gars ne le laissent pas tomber.
On est mercredi après-midi et ils viennent en délégation tenir conversation à leur collégue-voisin-ami.
Ils arrivent
Un livre dans une main pour les longues journées actuelles de Maurice,
Une bouteille dans l’autre, pour les prochains jours meilleurs.
La virile camaraderie dont ils font preuve, est touchante.
Quelque chose semble les lier au-delà du fait qu’ils habitent tous la même campagne.
Mais je ne parviens pas à déceler de quelle étoffe est fait ce lien particulier.
Je cesse de vouloir comprendre,
Et je m’installe dans mon poste de prédilection : celui de l’écoute.

Ils entament une conversation que j’ai du mal à suivre…
Ils ont un accent terrible.
J’adore.
Ils parlent de poisson mort dans un bassin
De bassin qui a dû être vidé,
Pour récupérer le poisson.
De bonnes femmes débiles qui ont chialé contre la mort du poisson.
Ils parlent aussi de moustaches.
Doit-on teindre ou pas sa moustache?
Voilà une question de haute importance.
Mais une chose est certaine Maurice ne voudrait pas couper la sienne pour tout l’or du monde.
Ça non,
Sa moustache, il y tient!
Déclare-t-il,
Clouant le bec, aux jeunes blancs-becs frais rasés
Qui le haranguent du haut de leur amitié.
C’est un chaos extraordinaire qui se déploie devant moi.

On offre des bières.
Et, en faisant le tour de la table pour compter le nombre de bières que Maurice doit sortir du frigo…
On se rappelle que je suis là :
Subitement démunie, gênée.
J’aimais être invisible au milieu de leur tonitruant quotidien.

Serge, le passeur, celui qui me fait visiter avec générosité sa Corrèze et ses habitants, me sauve.
« Elle est là pour écrire sur la région. Elle vient du Québec. Elle rencontre des gens. Après elle écrit. »

N’en fallait pas plus.

Le plus jeune : Qu’est-ce qu’on lui raconte? Les gars, on lui raconte nos histoires de syndicalistes?
Le moins jeune : Houla, avec ça, elle en a pour faire trois romans!

Rire général.

Moi, l’étrangère : Vous êtes tous dans le syndicat? Dans le même syndicat? Vous travaillez tous au même endroit?

La femme de Maurice, qui arrive sur l’entre fait : Pas moi, je ne suis pas dans le syndicat. Ça me permet de les avoir à l’œil.

Moi, l’étrangère : Mais vous travaillez au même endroit?

La femme de Maurice : L’usine. Tout le monde travaille à l’usine ici. Pas compliqué.

Maurice, qui lisse sa moustache : L’usine… tiens, de ça tu pourrais parler. Parler de l’usine, c’est parler de toute l’histoire de la région. Depuis l’après-guerre jusqu’à là, aujourd’hui.

Voilà donc la nature du lien particulier qui les unit et que je ne savais saisir : celui des luttes syndicales. Celui de la résistance de l’ouvrier.

Maurice : La Marque, c’est ça qui fait vivre notre région.

Le plus jeune : Moi j’étais pas encore en âge de travailler, mais c’est l’usine qui a remonté le pays après la guerre.

Moi, l’étrangère : Qu’est-ce que vous y fabriquez?

La femme de Maurice : Des pièces de métal. Quand on a commencé là, on faisait des pièces d’armement.

Le moins jeune : Après ça été des vélos. Les Vélos Clément. Après des autos. Mais là, c’est les Américains qui ont racheté… ça a changé…

Moi, l’étrangère : Ça ne vous a jamais dérangé de fabriquer de l’armement? Vous y pensiez jamais? Que c’était quand même pour faire la guerre…

Le plus jeune : Oui, un peu. Mais y’a rien que ça dans la région. On y pensait des fois… C’est sûr. Mais c’était quoi les choix. Il n’y en avait pas. Ça fait que tu le fais, puis c’est ça…

Maurice : Les autos aussi ça tue quant à ça! Je suis sûr qu’il y a plus de morts causés par les voitures que par la guerre chaque année.

La femme de Maurice : Oui, moi aussi je pense ça. Et quand on fait du travail à la chaîne, on s’en rend pas trop compte. Nous autres on n’a jamais travaillé avec les poudres. On faisait juste la pièce! Du métal, c’est du métal. C’est pas mal plus dur de faire une pièce de voiture qu’une pour de l’armement. Moi je suis au calibrage. Pour un frein, il faut que tu sois au ¾ de centimètre. Pour l’armement, mon superviseur me disait : C’est pas grave. C’est fait pour tuer. Si c’est pas bien fait, ça explose avant, ça tue le gars qui allait tuer l’autre, ou encore, ça explose trop tard pis l’autre il est content de s’en tirer. Tandis que les voitures, faut que ce soit toujours précis. »

Moi, l’étrangère : « Et vous savez à quelle guerre cela servait? »

Maurice : C’était après la nôtre de guerre. Les pièces ne restaient pas sur le continent européen.

Le plus jeune : C’est pour les pays pauvres. Ou pour les compagnies d’armement américaines…

Le moins jeune : Autant dire la même chose…

Moi, l’étrangère : Et aujourd’hui, ce sont les Américains qui ont racheté l’usine.

Tous : Oui.

Un temps.

Serge resté muet jusque là : Ça t’intéresse l’histoire de La Marque? Quand tu reviendras je t’amènerai voir un ami; il a conservé tout ce qui concernait l’usine depuis des années. Il va ouvrir un musée en septembre. Quand tu reviens je t’y amène. Si tu veux.

Serge, toujours à se faire le médiateur. C’est beau cette façon qu’il a de témoigner son attachement à sa région en mettant les autres de l’avant. Oui, j’irai avec plaisir à ce musée de La Marque…

La journée se termine, je me réinstalle dans la voiture qui me ramène à Limoges. Côté passager. Mon accompagnatrice, et maintenant amie, Véronique conduit tout en activant sa mémoire : pour qu’on n’oublie rien. Je note tout ce qui s’est dit. Ne pas perdre une ligne de ce que Maurice et les syndicalistes nous ont raconté…

Et puis, maintenant que tout a été consigné dans mon cahier… Le silence.
Un silence lourd. Parce que chargé du sous-texte qui se cache derrière cette conversation d’après-midi aux apparences banales.

Avec l’histoire de la Marque, de ces quatre ouvriers, c’est à l’histoire du siècle moderne tout entier que nous touchons. Je ne suis pas historienne, je suis même plutôt nulle, ne sachant jamais retenir dates et faits importants. Mais cet après-midi, loin des manuels, des infos-télés et des paroles politiques, par le biais de la voix de Maurice et ses syndicalistes, je comprenais réellement ce que signifie la convergence des intérêts.

Une France d’après-guerre, désabusée, rompue, qui a besoin de refaire sa beauté, offre des emplois manufacturiers à sa population. L’énergie de la reconstruction est bonne pour le pays. Les intérêts étrangers y trouvent là main d’œuvre et cœur au ventre. Ils y investissent. Le rêve d’émancipation de la classe ouvrière nous amènera à 68. La liberté et l’appartenance à la classe moyenne s’acquièrent à coup de luttes syndicales. L’usine de Tulle ne fait exception. Maurice et ses amis sont des combats. On se bat pour son lopin de terre, pour l’éducation des générations à venir, pour la qualité de vie. C’est noble.

Pendant ce temps, les étrangers, ceux de l’autre continent, auront bien compris que cette énergie formidable peut être mise à profit. Alors, on fait rouler l’économie à coup de manufacture d’armement et de voitures. On capitalise sur les conflits du sud en leur vendant de l’armement… conflits qui ne sont pas si étranger au besoin croissant de carburant nécessaire pour faire fonctionner les voitures manufacturées au même endroit… On fait de l’argent, du gros argent, et une fois cet argent fait, nous rachetons l’usine et le savoir faire de l’étranger. Privilège du jeune continent : la superpuissance États-Unienne sait comment gagner sa partie de dominos.

Ce cours d’histoire est bien simpliste, je vous l’accorde. N’empêche que c’est tout de même un étrange sentiment que celui de sentir que de ce petit coin de jardin, à Saint-Bonnet Avalouze, cet après-midi, ce sont aux enjeux planétaires de notre société moderne que nous touchons derrière les vies simples de ces hommes au cœur militant.

Vaste petit monde que nous habitons…
Souhaitons que la force de la simplicité,
Et les luttes pour la fraternité
Emporteront le combat pour l’avenir
Dans lequel nous sommes engagés.

*

Message édité le 8 octobre 2008

HABITER LES TERRES – 2

8 juil

Portrait québécois d’une Corrèze française

LA PEAU DE L’ÂGE

Embrasser une joue de grand-mère
Mettre le pied dans son jardin
Et les fossettes rosissent
Des tâches de rousseurs apparaissent
Tu portes une salopette
Les pieds dans la bouette.
Et tu te sens coupable d’avoir mangé les derniers biscuits.
Les joues de grand-mère
Ont un pouvoir
Considérable
Sur le calendrier de nos vies.Embrasser une joue de grand-mère
Et l’espérance d’avoir une peau si accueillante
Lorsque la vieillesse aura pris d’assaut les os
Te prend, te surprend, t’éprend.

Embrasser une joue de grand-mère
Et la journée se couvre du châle de la nostalgie
La nôtre : d’enfant dépassé
La sienne : de vie trop entamée.La table est mise,
Pleine de saveurs d’années antérieures
Et au centre, pour occuper l’espace
Pour faire oublier le bois craqué de la vieille table
Une dentelle de souvenirs
Brodée des mots de la mémoire.

Embrasser une joue de grand-mère,
C’est passer l’après-midi à écouter
Ce qui nous a jusqu’alors échappé.

MAMIE VONVON ET MADAME DUMOND

Ma deuxième visite en Corrèze m’amène du côté de l’âge. Je rencontre deux vieilles dames extraordinaires. En sol français tout le monde dit : « des mamies », pour désigner les vieilles dames.« T’as vu la mamie qui traverse la rue? », « Tu connais la Mamie qui habite cette maison? », « Tu as rencontré la Mamie du village? »

À mes oreilles, le mot mamie, ou plutôt le mot grand-maman puisque mamie est très peu utilisé chez-moi, a toujours désigné le possessif, le personnel, le familial. Mais ici, la mamie – et le papi aussi bien sûr – porte le nom de son rang social. Celle ou celui qui a l’âge d’être grand-mère, grand-père. Celle ou celui qui détient la mémoire d’un temps dont les jeunesses ignorent les vérités. Une vieille dame n’est pas qu’une vieille dame, elle assume le rôle de mamie de la communauté. J’aime bien cette façon de concevoir cette « fonction » sociale de la grand-mère.

Moi qui n’a jamais été proche de mes grand-mamans, voilà que j’emprunte deux Mamies à la Corrèze, tout un après-midi durant.

L’une s’appelle Mamie Vonvon, 
L’autre Madame Dumond.
Toutes deux la quatre-vingtaine entamée
Toutes deux la ferveur des résistantes.
L’une habite La Bouledoire
L’autre Saint-Bonnet Avalouze,
Même département
Quelques kilomètres à peine de distance
Et pourtant à des histoires-lumière l’une de l’autre.

En combinant leurs deux récits de vie, on en arrive pourtant à une histoire commune : celle de l’évolution de la région.

D’AMOUR ET DE GUERRE
Ces deux mamies commencent leur vie de jeune femme au sortir de la deuxième guerre mondiale.

Mamie Vonvon : « Je l’ai rencontré à un bal au village voisin. Il sortait de prison tout juste… La guerre venait de finir.»

Les trois temps d’une valse dansée au sous-sol de la salle communautaire ont menés les deux nouveaux amoureux jusqu’au perron de l’église : enterrant de blancs confettis les noirs souvenirs des dernières années. Je voudrais poser mille questions sur ce jeune homme dont les jours étaient comptés, et qui s’est vu sauvé par le miracle de l’armistice : Comment est-il parvenu à oublier les sombres jours du cachot au milieu des bals et des odeurs féminines? Comment on demande la main d’une femme après avoir cru mourir? Comment redevient-on un homme civil après avoir mis sa vie en jeu pour la patrie ? Et encore d’autres questions me viennent : Comment un homme qui a connu la peur, la poudre et la boue, peut-il tendrement caresser la joue de sa femme? Y pensait-il? L’a-t-il oublié? Peut-on jamais partager les pensées intimes d’un ancien prisonnier de guerre? Mais la conversation divague et Mamie Vonvon passe au récit de ses premières années de mariage : deux ans passées dans la maison familiale de La Bouledoire en attendant de trouver un logement à Limoges, l’arrivée de Serge le premier fils, puis le déménagement pour la ville… Je n’insiste pas.

Je mange ma tranche de veau sauce crème et alimente très cordialement la conversation, mais mon esprit a prit du recul. Il est occupé à prendre conscience que je suis Américaine jusque dans la mémoire de mes grand-mères. Américaine, non pas dans le sens de États-Unienne! – C’est fou comme les États-Unis ont pris possession de notre continent forçant le monde entier à oublier que les Canadiens, les Québécois et les peuples autochtones, occupent et définissent également l’Amérique du Nord. L’histoire de ce territoire se construit entre ces quatre entités ayant subit différentes colonisations, pour ensuite vivre différents mouvements d’indépendance. L’Amérique du Nord est multiple malgré les apparences internationales. Être Américaine pour moi, ne signifie pas appartenir aux États-Unis, parler anglais, et faire la guerre à l’Irak. Non. L’Amérique pour moi, c’est appartenir à de vastes paysages, c’est vivre au présent où les choses ne sont pas immobilisées par les traditions du passé, c’est des collaborations internationales libres de toutes connotations historiques, c’est fêter ses 400 ans d’existence, c’est porter la honte d’un génocide Amérindiens dont personne ne parle, c’est la résistance à l’assimilation anglophone, c’est la quête de l’indépendance, c’est la jeunesse culturelle, c’est de se positionner entre le pacifisme du Canada et la vision guerrière de notre voisin du Sud. L’Amérique francophone c’est être séparé du reste de la Francophonie par un océan, c’est réinventer son français pour en faire une langue unique, une langue d’Amérique française. Mon Amérique, celle que j’habite, c’est de ne jamais avoir entendu mes grands-parents raconter des histoires de guerre. L’Amérique du dernier siècle, c’est de ne jamais avoir vécu la guerre sur son territoire.

Et donc, la France, c’est quoi? À mes oreilles d’Américaine, c’est des siècles d’aller-retour entre les déchirures et les unions. La France, c’est Mamie Vonvon qui parle de sa jeunesse vécue dans son patelin et qui du même coup témoigne des grands bouleversements géopolitiques des années 40-50 dont les issus ont changé la face du monde.

Dans l’après-midi, ma rencontre avec Madame Dumond, 88 ans, me donne la même impression : celle d’une imbrication impudique entre les histoires personnelles et celles du pays.

Madame Dumond : « À 25 ans, j’ai eu mon premier vélo. Oh, je l’aimais mon vélo. J’allais de la maison au village avec. C’est le moyen de transport idéal pendant la guerre. Mais deux jours après l’avoir eu, je me le suis fait voler. J’ai demandé à mon voisin, il m’a dit que c’était le maquis. Pendant la guerre, le maquis perquisitionnait tous les moyens de transport. Y’avait bon dos le maquis! Des années plus tard, j’ai trouvé mon vélo dans la cave de c’te maudit voisin-là. Maquis, maquis, on en a fait des choses en son nom à lui. Le monde faisait ce qui pouvait. Mais moi je voulais pas d’embrouilles. J’ai rien dit, je m’en suis acheté un autre. Toute ma vie j’ai fait ça, éviter les embrouilles. »


Éviter les embrouilles certes, mais ménager ses efforts ça non par exemple! La vie de Madame Dumond est un récit incroyable de détermination. Son regard en est le témoignage, et le permis de conduire, obtenu en 1949, qu’elle nous montre fièrement, la preuve.Madame Dumond: « J’étais belle hein? 29 ans! J’ai passé mon permis à 29 ans, avec une camionnette C4. Il fallait mettre des coussins sous mes fesses pour que je puisse voir comme il faut la route. Mon homme n’a jamais conduit. J’étais son chauffeur. Aujourd’hui, même avec mes 88 ans, je conduis encore. Oh, je fais attention, mais je conduis encore. J’ai pas sorti la voiture depuis novembre dernier… Mais je conduis encore. »

Ce permis de conduire les automobiles c’est l’indépendance faite papier. Grâce à lui, Marie-Louise a pu tenir tête à son mari, à la distance, à l’ère du temps qui n’était pas toujours favorable aux femmes, et aujourd’hui à l’isolement et à la vieillesse.

FAMILLE ET TERRITOIRE
Mamie Vonvon et Madame Dumond ont toutes deux, à plus de quatre vingt ans, une énergie et une vivacité surprenantes. Toutes deux ont survécu à leur mari. C’est donc vrai ce qu’on dit sur l’espérance de vie des femmes… C’est donc vrai que ce sont elles qui doivent assurer la passation du bien familial puisque qu’elles sont les dernières survivantes d’une génération.

Mamie Vonvon : «Oui, on a toujours habité dans la région… Notre famille y est installée depuis… Depuis la fin des années 1700. »

Je crois que c’est une erreur, que j’ai mal entendu, mal enregistré. Elle enchaîne :

«Notre ancêtre avait un château, un petit château, en bas de la côte là. Et depuis, la famille s’est toujours trouvée dans la région. »

Eh oui, j’ai bien compris. Depuis plus de deux cents ans sa famille habite dans un rayon d’une centaine de kilomètres carrés. Dans ces cas, l’attachement au paysage est si grand que la simple question : « Tu viens d’où? » prend tout son sens. Entre La Bouledoire, Saint-Bonnet Avalouze, Saint-Bonnet La Rivière ou Marc La Tour il y a visiblement un monde.

Mamie Vonvon me fait visiter son terrain : d’abord sa maison actuelle, puis derrière l’ancienne maison familiale, avec la porcherie et le poulailler attenants, la ferme des vaches et des chèvres devenue garage. Tout en pierres! Au Québec, le bois, ressource naturelle plus qu’abondante, a signé la vie éphémère de nos constructions. Rares sont les bâtisses qui ont vu cinq générations vivre en leur mur.


La maison de Mamie Vonvon a été rénovée en 1970. On a recouvert la pierre de murs de bois et de plâtre pour l’isolation, on a modernisé la cuisine et… les citoyens de La Bouledoire ont eu l’eau courante! En 1970. Elle se rappelle de la date à cause du chantier de rénovations.

Mamie Vonvon : “Et vous au Canada? Vous avez l’eau courante?”

Je souris. Il ne m’est jamais venu à l’idée qu’on pouvait me poser cette question. Et pour cause : de paire avec le bois, l’eau fait partie des plus belles richesses de ma province. Elle fût même la clé de la nationalisation de nos ressources et par conséquent de nos finances, permettant enfin aux Québécois, amers des politiques fédérales, d’être « maîtres chez nous», mouvement fort des années 1970. Au moment où Mamie Vonvon accédait à l’eau courante, de gigantesques barrages hydro-électriques se construisaient au Québec. Ressources qui aujourd’hui nous permettent d’exporter notre hydro-électricité aux États-Unis et d’ignorer les compteurs d’eau.

Je souris, me disant que derrière cette question naïve, c’est le mythe de la fameuse cabane rustique au Canada qui subsiste. Cela ne me déplaît pas. Ça me permet de constater que je vibre d’amour véritable pour cette patrie qui m’a construite. Cette vision persistante d’un Québec rural me permet de me placer en ambassadrice et en défenderesse de ce coin de pays où la force de la nature n’a d’égale que la bonhommie de ses habitants.

Si avec Mamie Vonvon je découvre l’histoire d’une famille sédentaire qui coule des jours agréables sur la même terre depuis près de 300 ans, avec Madame Dumond c’est le récit d’une quête identitaire qui m’est racontée par le biais de son appartenance au territoire.

Madame Dumond, orpheline, nous raconte avec aplomb un passé avec lequel elle a visiblement fait la paix.

Madame Dumond : « Qu’est-ce que tu voulais qu’elle fasse de nous autres ma pauvre mère? Qu’est-ce que tu voulais d’autre? Elle nous a mis à la DDASS. Ma sœur jumelle pis moi. J’ai une sœur jumelle. Ils nous ont placées dans le même village, mais dans deux familles différentes, sans nous dire qu’on était des sœurs. Je savais pas que c’était ma sœur, jusqu’à tard dans ma vie. On était à la même école, même classe, mais on savait pas. Plus tard, j’ai su. Que c’était ma sœur. Mais jamais pourquoi ils nous ont séparées. On a pas eu la même vie. Je veux pas dire que ça été plus facile pour elle… mais elle était enfant unique. Moi j’ai grandit avec trois garçons. Je savais me défendre. À seize ans, on m’a placée sur des fermes. Pour garder les moutons. C’est pas la même vie qu’enfant unique, hein? Pas la même…

« Ma mère je l’ai retrouvée. Un hasard. Après ma maladie en 1949 j’ai eu ma pension d’invalidité. Je suis allée à la Mairie, pour mon extrait de naissance. Le conseiller qui était là, je le connaissais, il me connaissait. Il a ouvert le registre, et m’a laissée le consulter toute seule. Je l’ai vu écrit : le nom de ma mère. C’est la première fois que je le voyais. Marie de Saint-Bonnet de la Rivière… Une fille mère. La pauvre. Je suis allée la voir. Elle avait rien. Ça faisait pitié. C’est mon mari qui lui a parlé en premier. Moi j’ai attendu dans la voiture. Elle lui a dit à mon mari, qu’elle avait juste une fille. Qu’elle avait accouché de deux, mais qu’une était morte. La morte, c’était moi. Qu’est-ce que tu voulais qu’elle fasse de nous la pauvre femme. »

Suit ensuite le récit du Tabac qu’elle a acheté elle-même sans l’aide de son mari, la maison qu’elle a trouvé ici à Saint Bonnet Avalouze, le paysage qu’elle a aimé, qu’elle aime toujours. « Je me lève, je regarde devant moi, et je me dis que c’est beau. Je suis toujours bien ici. » Et les mois d’hiver qu’elle doit maintenant passer chez sa fille à Clermont-Ferrand parce que trop faible. Puis, elle nous dit que sa sœur elle vit dans un foyer. Elle nous dit, qu’elle est triste pour sa sœur. Et que elle, elle a de la chance, c’est encore beau dehors le matin quand elle se lève.

Je n’ai pas assez de ces quelques lignes pour témoigner des kilomètres d’existence qu’a parcourus Marie-Louise Dumond, malgré qu’elle n’ait jamais quitté la Corrèze en 88 ans. Les grandes routes ne sont pas toujours nationales, bien souvent elles ne sont que personnelles…

Et puis, avant de sortir de table mamie Vonvon avec son franc parlé m’interpelle : « Tu poses beaucoup de questions je trouve. »

Je lui explique ma démarche, mon questionnement sur le paysage qui nous forge, mes souvenirs d’enfance et le chemin de mes parents de leur ville d’origine à celle où ils m’ont conçue, les quelques douze heures de route qui séparent ces deux régions, et puis comment j’en suis venue à l’écriture.
« Il me semblait bien qu’il y avait quelque chose de pas normal. Parce que les jeunes, les jeunes d’aujourd’hui, ils ne sont pas aussi curieux que ça d’habitude. Les jeunes s’intéressent pas d’habitude. »

Je souris encore. Il y a quand même des choses qui sont internationales : comme le regard nostalgique de l’âge sur une jeunesse qui lui échappe.

Message édité le 14 août 2008

Présentation du projet d’animation: « Habiter les Terres »

8 juil
Portrait québécois d’une Corrèze française

Invitée par les Francophonies en Limousin, à séjourner trois mois à la maison des auteurs, afin de plonger dans la création de mon nouveau texte dramatique, portant le titre provisoire de Bercail, une heureuse opportunité m’est donnée de nourrir l’écriture fictionnelle par une expérience bien concrète menée de concert avec des habitants de la région, et plus spécifiquement de la Corrèze. Avec eux, je construirai, sur ce blog, puis sur support papier, un portrait régional fouillant les enjeux modernes d’une campagne riche en paysages, en culture et en histoires humaines, pourtant délaissée par les politiques de développement national au profit d’un centrisme urbain. Phénomène d’ailleurs, répandu internationalement. Au Québec, nous avons même inventé le terme Montréalisme pour désigner cette attitude nombriliste des citadins et des politiques qui occultent les problématiques qui ne concerne pas la métropole.

Le pluriel du titre n’est évidemment pas innocent, puisque « les terres » font appel à celles du centre de la France bien sûr, mais également à celles du Québec. Effectivement, par le biais de ce projet de portrait de la Corrèze, c’est également à une (re)visite des souvenirs et des actualités de ma campagne natale, le Témiscamingue que je vous invite. (Peut-être, connaissez-vous le merveilleux représentant artistique de cette région qu’est l’auteur-compositeur-interprète Richard Desjardins?) Bercail, le projet d’écriture entamé ici à Limoges, est directement inspiré de ce rapport à la terre-mère, celle qui forge nos paysages dès l’enfance, et par conséquent nos conceptions du monde. Cette même terre qu’aujourd’hui nous regardons avec nos yeux d’adultes s’appauvrir par l’exil de sa jeunesse, sa surexploitation des richesses naturelles, son abandon par les politiques, et qui peine à s’inscrire dans cette fameuse « communion internationale » qui semble être l’aboutissement ultime de nos vies modernes. Attention, loin de moi l’envie de prôner un retour aux sources « peace and love », tout le monde à poil et à vos râteaux! Avec l’éloignement peut aussi venir la méconnaissance, la méfiance, le racisme, le repli sur soi et bien sûr… l’ennui. C’est plutôt à une visite des lieux, tendre mais lucide, à une réflexion actuelle sur la vie de nos régions que je nous convie.

Revenons donc en Limousin et à ce projet de portrait de la Corrèze ! Au fil des rencontres, des regards posés sur les albums photos des habitants, des réflexions en aller-retour entre mes référents et mon propre album photos, se construira un portrait typique de la région et pourtant assez généralisé de la réalité contemporaine des gens qui vivent éloignés des grands centres urbains.

Ce projet se veut, bien humblement, une voix de plus donnée à ces gens qui préservent la force et les saveurs de leur pays, par leur choix entêté, bien que souvent tout naturel, de continuer, alors que tout les pousse à l’inverse, d’habiter les terres.

Je tiens d’ores et déjà à remercier Marie-Agnès Sevestre pour l’invitation à cette résidence, Véronique Framery accompagnatrice artistique et motorisée (!) incomparable, Marie-Pierre Bésanger et Philippe Ponty du Bottom Théâtre, deux passeurs merveilleux, et tous les gens de la Corrèze qui se prêtent généreusement à ce projet d’investigation.

Projet d’écriture : Bercail
L’objectif avoué qui sous-tend ce projet de portrait de la Corrèze, est bien sûr d’inspirer, voire de conférer une couleur particulière, à la pièce de théâtre qui se construira au fil de cette merveilleuse résidence dont je profite. Alors, voici, bien timidement, j’ouvre mon cahier de réflexions pour vous présenter la fiction qui se trame derrière ces rencontres. La beauté d’un blog est bien sûr l’interaction. Vous êtes donc invités à rebondir, nourrir, alimenter, contester, nuancer ces observations : l’auteur en travail est un être gourmand!

Bercail : foyer, domicile, maison, pays natal. Ces mots simples, efficaces, provoquent chez-moi une vive émotion : une profonde gratitude envers les paysages qui ont forgés mon identité. Je viens d’un petit village de 1000 habitants, Notre-Dame-du-Nord, d’une région dite « éloignée » du Québec, le Témiscamingue, situé à dix heures de voiture de la métropole montréalaise. J’y ai grandit, sans voir la ville, sans avoir à interagir avec d’autres visages que ceux que je connaissais depuis toujours. Puis, un jour est venu l’exil, le déracinement, l’apprivoisement du monde extérieur, de l’autre. Les années ont passé et un autre jour, je suis retournée, là, à Notre-Dame-du-Nord, après 17 ans d’absence. Bien que j’ai vécu plus d’année à l’extérieur de ce coin de terre qu’en son sein, je me surprenais à parler au « nous », je vivais un sentiment d’appropriation de ces terres, ces arbres, ces routes de gravelle et ces maisons usées… Et pourtant, partout où j’allais, on me rappelait bien que j’avais quitté, déserté, abandonné la région, et que par conséquent le « nous » n’était plus possible. Et malgré tout, oui, je « suis » cette région éloignée… Les habitants locaux me refusaient cette appropriation et du même coup me dépossédaient de ce qui me défini fondamentalement : mes paysages intérieurs. Voilà la prémisse de Bercail : une envie irrépressible de me réapproprier les images fondatrices de mon imaginaire.

Habitée par ces réflexions intimes, je me suis mise à poser des questions aux gens que je côtoie quotidiennement ; un vient de la Gaspésie, l’autre du Saguenay, un autre de Beyrouth, et une d’un petit village dont le nom m’échappe, au nord de l’Inde. Et tous, québécois d’origine comme immigrants, parlent de leur terre natale avec la même fierté et le même exotisme. Certains de nous, moi la première, fabulent des histoires, inventent des souvenirs pour décrire ces paysages enchanteurs qui ont bercé nos enfances. De façon à peine voilée, c’est nous-mêmes que nous racontons en parlant de nos espaces d’origine.

Mais force est de constater l’impossibilité pour les autres de partager intimement notre vision de ces paysages. Vient alors l’impression d’appartenir à un autre monde, d’être seul malgré la foule ; le glissement d’un sentiment d’incompréhension à un autre plus vil, le mépris, voire l’exclusion, est alors risqué. Comment arriver à préserver ses propres images intérieures sans pour autant juger celles des autres?

Aujourd’hui, plus que jamais, avec les vagues de nouveaux arrivants, les premières générations d’immigrants nées dans leur pays d’accueil, l’exode rural, la question du « nous » et de « l’autre » devient cruciale. Au Québec, nous venons de vivre une psychose nationale sur le thème des « accommodements raisonnables » (concept visant à « accommoder » les diverses cultures et religions en assouplissant les règles et les lois prévalant pour les autres citoyens). Une grande commission d’enquête fut menée à travers notre vaste territoire, recueillant témoignages, craintes, arguments pour et contre ces « accommodements raisonnables ». Au travers cette commission, nous avons entendu certains discours racistes assez troublants jusqu’alors insoupçonnés, d’autant plus qu’ils étaient émis par des citoyens de régions très peu en contact avec ces « voleurs de valeurs » (!) que sont les nouveaux venus. Par le biais de cette question touchant la vie civile, c’est l’identité culturelle qui semblait être questionnée. Ce débat national fut troublant au point de bousculer ce que nous croyions acquis : la nature du « nous ».

Cette idée de l’identité culturelle est particulièrement sensible au Québec, de par notre réalité d’île francophone au milieu de la mer anglophone qu’est l’Amérique du Nord. Géographiquement nous sommes loin de nos compatriotes francophones français, belges, suisses, africains, etc. En plus d’être loin, le territoire est vaste et peu peuplé. La langue devient donc le principal liant fiable de notre société. Alors, comment défendre ce fondement identitaire tout en accueillant les accents d’ailleurs? Comment brandir notre drapeau tout en gardant les bras ouverts?

Voilà, la table est mise. Reste à trouver l’expression fictionnelle de ces questionnements bien réels. J’en suis à l’étape de la cogitation, donc je le répète, tous commentaires, toutes nourritures, tout partage sur les thèmes ici présentés sont les bienvenus!

Marcelle Dubois

*
Message édité le 18 juillet 2008

HABITER LES TERRES – 1

8 juil

Portrait québécois d’une Corrèze française

L’homme est fondé sur une mémoire, celle qui se choisit.

Et choisir une mémoire c’est fonder une existence.

Qu’on le prive d’une telle mémoire et il faudra

recommencer tout le destin.

Pierre Perreault

– Discours sur la parole

LA VALLÉE DES POMMIERS… SANS POMMIER

11 juillet 2008, ma québécitude roule, sur l’autoroute A20 en direction de Saint-Bonnet Avalouze.

Je souris. Jusqu’à maintenant, l’Autoroute 20 a toujours signifié pour moi l’aller-retour Montréal-Québec.

Axe conduisant ses voyageurs directement à la sanctification, peu importe la sortie qu’ils empruntent : Sainte-Julie, Saint-Hyacinthe, Saint-Liboire, Saint-Cyrille, Notre-Dame-du-bon-conseil, Sainte-Clothide, Notre-Dame-de-Lourdes, Saint-Apollinaire, amen! Miettes d’héritage d’une colonisation française catholique laissées sur la route pour que les générations futures retrouvent le droit chemin de l’Histoire.

Mais aujourd’hui, les panneaux de l’A20 indiquent :

Vicq-sur-Breuilh,

Magnac-Bourg,

Salon-la-Tour,

Les Barrières

Saint-Bonnet L’Enfantier,

Chanac-Les-Mines

Puis Saint-Bonnet Avalouze

Ribambelle poétique, qui m’empêche de me méprendre : je m’enfonce bien dans les terres de cette France fière qui a su rendre justice aux originalités de ses villages en leur donnant des appellations fortes en évocation.

Marcelle : Et Saint-Bonnet Avalouze, ça veut dire quoi?

Serge : Des Saint-Bonnet il y en a beaucoup dans la région. Pourquoi Saint-Bonnet, je sais pas. Mais Avalouze, ça veut dire vallée… Vallée des pommiers je pense.

Marcelle : Pourquoi des pommiers? Il y en a beaucoup dans la région?

Serge : Plus maintenant. Il y en a eu beaucoup. Mais plus maintenant. C’est comme le reste… Maintenant, il n’y a plus rien à Saint-Bonnet.

Il ne faut pas se laisser berner par la mélancolie de cette affirmation. Si effectivement il ne semble plus y avoir de pommiers dans les environs, de magnifiques maisons de pierres d’un gris particulier et aux colombages d’un brun foncé typique se lotissent dans des vallons verdoyants pour créer un ensemble d’une beauté exotique pour la québécoise que je suis. Chez-nous la nature a toute la place qu’elle veut pour s’étendre, alors, elle s’amuse à étirer les vallons, et à repousser l’horizon. Tandis qu’ici, la compression de l’espace, implique que Dame nature trouve un moyen de faire tenir toutes ses beautés en quelques kilomètres. Ce qui donne, une route surprenante, saisissante et toujours renouvelée.

Au cœur de ces collines

Imbriquées l’une dans l’autre

Révélant des cimes affables

Préservant des humbles vallons

J’allais découvrir

Un homme

À l’image de son paysage

Généreux de son être

Timide de sa personne

Amoureux de sa terre

Incertain de son avenir.

SERGE LE PASSEUR

Serge : Non, non. Moi je ne suis pas d’ici.

Marcelle : Ah non? Vous êtes d’où alors?

Serge : D’Espagnac!

Silence…

Serge : Le village voisin.

Marcelle : Pourquoi avoir quitté Espagnac et pour Saint-Bonnet-Avalouze?

Serge : Pour me rapprocher. Me rapprocher de la ville. De Tulle. Tout se passe à Tulle maintenant. Espagnac, c’est comme ici… ça meurt tranquillement.

Marcelle : Et vous êtes beaucoup plus proche maintenant?

Serge : Ah oui! 10 kilomètres!

Marcelle : Et y’en a combien entre Saint-Bonnet et Tulle?

Serge : 10 autres peut-être…

Et oui, Serge a bien raison, la moitié du chemin est fait!

Sourires. Silence…

Marcelle : Vous y êtes depuis combien de temps?

Serge : 30 ans!

Marcelle : La maison?… C’est une maison familiale?

Serge : Ah non, non. On l’a bâtie il y a trente ans… quand on est arrivé.

Marcelle : C’est vous qui l’avez construite?

Serge : Non. Non. Pas tout seul. J’en ai fait un peu… mais vraiment pas tout seul.

Silence.

Serge : L’électricité, la plomberie c’est pas moi… et le toit, mon beau-frère travaille dans les toitures, il m’a montré, puis je l’ai fait.

Marcelle : Et tout le reste?

Serge : Ben… ça oui. Oui… C’est moi.

Marcelle : Wow, donc vous avez vraiment bâti votre maison vous-même !

Serge : Si vous voulez le dire comme ça, oui. Si vous voulez…

La modestie de Serge n’a d’égale que la profondeur de ses silences. Ses phrases se disent toujours en deux temps. Les interlocuteurs impatients n’accèderont jamais à l’essentiel. Avec Serge, on doit mériter la révélation, on doit attendre le dévoilement. Et c’est tant mieux.

La suite de la conversation nous amène à visionner une vieille cassette VHS filmée en super 8 en 1957. Serge a alors l’âge d’user ses premiers fonds de culottes sur les bancs d’école. Son instituteur propose un projet inusité : ils iront dans tous les villages du hameau pour capter avec sa « moderne » super 8 la vie de tous et chacun. Ainsi, consignés au fils des ans, les paysages du petit Serge reprennent vie presque cinquante ans plus tard sur l’écran plasma de l’année.

Serge : Ça me donne le cafard de regarder ça. Ils sont tous morts. Là c’était mon meilleur ami… mort aussi.

On lui propose d’arrêter.

Serge : Non, non, il faut qu’Elle voit.

Le Elle, c’est moi, l’étrangère. Celle qui vient de loin, avec sa curiosité. Entre le sentiment de la perte et celui de la résistance, un sourire de fierté se dessine sur les minces lèvres de Serge. Et Elle, elle voit. Elle voit combien les paysages humains peuvent être riches.

MADELEINE À LA RHUBARBE

On quitte le salon climatisé pour atterrir sur la galerie surplombant le jardin. Un beau jardin, avec des rangs bien droits. Des tomates, des courges, des oignons, tout ce qui faut à un jardin pour être un vrai jardin! Avec au bout du regard, oh, joie, oh bonheur, une sublime vision : de gros plans de rhubarbe trônent sur le carré de terre.

À l’instar de la madeleine de Proust, la rhubarbe me propulse dans le Rang 6, du petit village de Notre-Dame-du-Nord au Témiscamingue, Québec. J’ai dix ans. Je pourrais en avoir trois, ou huit. Chaque année le même rituel : celui du jardin. Une des premières choses à croquer c’est les tiges de rhubarbe. Qu’on casse : crac ! – on, c’est mon frère et moi. Vingt-cinq mois de différence. Juste assez pour qu’il soit le grand et moi la p’tite. Sa présence assure à ma petite vie une animation constante, et permet de développer le schéma émotionnel du arrête-tu-me-fais-mal-non-continue-je trouve-ça-drôle -je-le-sais-que-dans-le-fond-t’es-en-train-de-me-dire-que-tu-m’aimes -mais-quand-même-pousse-pas-ta-chance-trop-loin, concept qui rejaillira bien plus tard dans ma vie sentimentale… dont je passerai les détails pas toujours glorieux ! – bref, on casse la rhubarbe, crac.

On court :

-maman, maman, le sucre!

On nous file un petit pot avec un fond de sucre bien blanc, on court s’asseoir sur la galerie, on lève les yeux, apprécie le ciel bleu qui entoure papa qui est en train de bêcher le jardin, se regarde nous, et puis hop, le moment sublime : tremper le bout de la branche dans le pot de sucre, vérifier s’il y a suffisamment de sucre collé au bout de branche, sinon recommencer l’opération, si oui, attendre que son frère ait fait les mêmes étapes, ensuite un, deux, trois, go, croquer, grimacer, rire, recommencer : c’est tout petit qu’on apprend que le bonheur est un mélange de sucre et d’acide.

Voilà que je viens de parcourir un long chemin géographique et temporel, du centre de la France au Nord de mon Québec, du fugitif instant présent à cet âge béni où, mon père était l’impérieux propriétaire de son royaume estival : le jardin. Mon père, que, même tout petits, on appelait par son prénom, comme pour rendre justice à l’entièreté de l’homme : Serge. Serge… mon esprit fait le chemin inverse et reviens à Saint-Bonnet-Avalouze. Je souris au Serge du présent. Patient, il m’attend sur les marches de la galerie… je ne sais pas depuis combien de secondes mon esprit l’a quitté… Le pouvoir d’évocation d’une rhubarbe, il n’y a pas à dire, c’est fort!

Ainsi s’amorce ma découverte de ce coin de Corrèze : par le regard de Serge, un homme à la force tranquille, un homme qui allait me permettre de tirer sur les ficelles fragiles qui tissent le lien entre la terre et les mémoires de ses habitants.

Message édité le 25 juillet 2008

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.